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ANDRÉ BRETON DANS SON ATELIER,
OU L´ART MAGIQUE

Prononcées en décembre 1945 et janvier 1946, les conférences d´Haïti
nous permettent de découvrir un André Breton passionné par l´art moderne et
pédagogue, désireux d´ouvrir à tous les trésors de la création littéraire et
picturale.
Breton s´y révèle soucieux de transmettre au plus grande nombre,
conscient que c´est justement l´éveil du plus grand nombre qui permettra, via l´art,
un bouleversement social.
A un moment, il déclare (que les anti-musées se bouchent les oreilles
!) : « Haïti manque de musées, de collections d´art et c´est tout un côté
de l´expression humaine qui vous est dérobé, du moins dont ne pouvez-vous prendre une
connaissance directe ».
Mais, comme je disais plus haut, ce qui impressionne dans ces pages, ce
sont les capacités pédagogiques de Breton, son désir de transmettre un savoir et de
faire visiter son propre musée, comme plusieurs pages sur l´art primitif en
témoignent :
De la magnifique sculpture primitive originaire d´Afrique, dont voici un
exemple de premier ordre, c´est une tête pahouine du Gabon (Afrique équitoriale), aussi
bien que de la sculpture des îles du Pacifique, à laquelle viendront plus tard
s´adjoindre certains spécimens de l´art indien et esquimau, il semble bien qu´au
début du XXè siècle les artistes européens se soient fait encore une idée sommaire.
Apollinaire, confident et ami de Picasso, en parle avec une certaine condescendance
amusée : il « admire, dit-il, avec quel art
dans ces uvres
grotesques et grossièrement mystiques
les imagiers de la Guinée et du Congo
arrivaient écoutez bien à reproduire la figure humaine en n´utilisant
aucun élément emprunté à la vision directe ». Une certaine arrière-pensée
de supériorité peu justifiable se manifeste à travers ces lignes pourtant perspicaces.
Il faudra, à partir de là, des années et aussi une nouvelle génération artistique
pour que cet art, dit longtemps art sauvage et que faute de mieux on appelle
aujourd´hui art primitif, soit considéré avec toute la gravité requise ;
pour qu´on cesse de s´intéresser à ses productions distraitement et en vrac ;
pour qu´on s´efforce, avec l´aide de l´ethnographie, de les comprendre, en les situant
dans le lieu où elles ont pris naissance et, autant que possible, dans leur temps ;
en proposant aussi certains critères qui permettent d´établir une hiérarchie parmi
elles, de préférer telle pièce à telle autre.
Voici maintenant une statuette de la Côte-d´Ivoire, d´un parfait
accomplissement plastique. Cette uvre, comme la précédente, est le produit achevé
des régions littorales du golfe de Guinée. Elles proviennent d´une région de forêt
dense, où l´atmosphère est constamment humide, où, comme l´a noté l´ethnologie, la
population est inquiète, plus occupée de chasse que d´agriculture, où tout concourt
aussi à renforcer le besoin de précautions religieuses et magiques, à développer les
habitudes d´observation.
En parfait contraste avec l´oeuvre précédente, observez ce masque
funéraire M´gallé, de la région de l´Ougoué, et voyez quel écart il marque, dans la
voie de la stylisation, avec la vision naturaliste. Qu´y a-t-il de plus surréaliste
qu´une oeuvre semblable ?
Le 42, rue Fontaine représente l´un des espaces
majeurs de la création surréaliste. Par l´assemblage de fétiches, de masques, de
tableaux et de livres, Breton a fait de ces 80 m2 un lieu de désirs, qu´il serait
criminel de disperser. Jean-Claude Blachère, universitaire spécialiste de Breton, nous
présente l´art magique du poète dans son livre Les Totems
d´André Breton paru chez L´Harmattan
en 1996. Quelques extraits
.
Un rapport passionnel
Le
dénombrement des pièces acquises ou revendues peut bien aiguiser l´appétit des
chercheurs ou exciter la curiosité : il ne concerne pas la nature de la relation
poétique. D´ailleurs, l´exercice même de l´inventaire est vain : Breton a
entretenu des rapports passionnels avec ses objets, comme avec une femme. Pendant un grand
demi-siècle, il a acheté par coup de foudre, traquant la beauté insolite à travers
l´Europe et le Nouveau Monde. Il a revendu par déchirement, vivant chaque séparation
comme une rupture, et non pas comme une « affaire ». Il a peuplé ses maisons
(rue Fontaine, Saint-Cirq Lapopie) au gré de ses passions.

Masque eskimo, collection
Breton
Adresse aux marchands
Les
marchands méritent le mépris : « leur talent majeur est de savoir sonder une
poche ». Ils tiennent commerce de vanité, exploitent la sottise ; ils ne
voient dans la pièce à vendre que l´occasion de « vider » ladite poche
« par pure concession au snobisme ». Plus encore que le musée, ils suscitent
le désir : leurs objets sont disponibles. Mais l´obstacle qu´ils dressent est pire que la vitrine. L´argent désacralise
l´amour comme la vénalité tue le désir : ce qui est vrai de la sexualité
surréaliste l´est du rapport à l´objet sauvage. Loin des piétinements devant le
musée de l´Homme, la jouissance personnelle du masque arraché au marchand apparaît
comme la seule approche tolérable. La collection de la rue Fontaine est la réponse que
Breton oppose à la froideur des vitrines, à l´odeur de deuil qui émane des musées,
comme le notait Julien Gracq dans ses Lettrines ; le contact intime avec
l´objet constitue sa réplique au cynisme des marchands du temple.

Poupée hopi, collection
Breton
Enrichi par le commerce des
uvres d´art, André Breton ?
Breton,
nen déplaise à ses détracteurs, ne sest pas enrichi avec ses fétiches.
Lenjeu de son commerce desprit avec lobjet sauvage était dun
autre ordre (...). Jacqueline Lamba reproche même à Breton, dans les années de misère,
de sêtre refusé à vendre.
La cuillère, aux enchères elle
aussi
Dans
L´amour fou, Breton relate l´histoire de la « cuillère-Cendrillon »,
objet d´ «éxécution paysanne » (fort semblable d´ailleurs à nombre
d´objets sauvages à manches zoomorphes, sculptés par les Indiens Tlimkit et présentés
à la vente Éluard-Breton, de 1931). Breton avait rêvé d´un objet improbable (un
« Cendrier Cendrillon »). Il avait réclamé, en vain, à Giacometti de lui
fabriquer « une petite pantoufle qui fût en principe la pantoufle perdue de
Cendrillon ». Une promenade au Marché aux Puces lui procure cette cuillère :
d´emblée, la trouvaille remplit un « manque ». L´histoire de la collection
de Breton c´est-à-dire la succession des acquisitions n´est pas tissée
d´autre chose que d´une suite de trouvailles où l´objet vient remplir une place dès
longtemps marquée dans l´imaginaire du poète.

Le 42, rue Fontaine ou le
« vrai savoir »
Une
visite à l´appartement de Breton suffit à comprendre que l´ordonnateur a voulu
composer un gigantesque pentacle, où les signes occupent des position symboliques, où
les signifiés sont engendrés par les rapprochements et les oppositions. (
)
L´approche qu´il privilégie n´est pas d´ordre intellectuel. Elle est plutôt une
indiscrétion, comme d´un qui se glisse dans une conversation, avant d´y prendre part à
son tour. Elle est constitutive d´un savoir affectif, d´un « vrai savoir »
où l´objet tribal parle de lui-même et des énergies magiques qui l´animent, en même
temps qu´il libère la parole de celui qui sait accueillir ces énergies. (
) Il
faut inventer le mouvement perpétuel c´est-à-dire changer souvent les objets de
place ; il faut réserver les droits du mystère, afin que le masque continue de
manifester qu´il n´est pas de notre monde, qu´il est même le signe visible de ses
limites. Breton le reconnaît ; l´objet « me touche particulièrement »,
dit-il, « dans la mesure même où je n´en connais ni l´origine ni les
fins ». Il insiste souvent sur l´aura (« telle qu´elle laisse toutes
marges à l´interprétation »), sur ce « halo » qu´il faut savoir ne
pas dissiper.
Jean-Claude
Blachère, Les Totems d´André Breton

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L´Harmattan, 1996 |
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