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Si les Cantos sont un des monuments
poétiques du vingtième siècle, ils ne sont en rien figés dans leur postérité et
représentent pour nous une uvre foisonnante et ouverte, riche en énergies qui
travaillent encore aujourd´hui le champ littéraire. Lire cet immense poème, c´est
découvrir en réalité l´un des plus grands chantiers de la poésie moderne, au-delà
des littératures nationales.
Parmi les quelques
poètes-fondateurs du vingtième siècle, peu ont eu la force et la liberté d´Ezra
Pound. Il y a chez lui, dès son arrivée à Londres encore jeune homme, un trop-plein
d´énergie, une puissance critique et créatrice sans égale qui le distingue, dès ses
premiers écrits, de tous ses contemporains européens et américains. Cette puissance
s´exprime tout d´abord dans la démarche qui l´amène à traduire et commenter des
auteurs parfois oubliés, d´époques et de cultures éloignées. Odyssée culturelle
donc : une fois quittés la terre américaine et ses fondements historiques, il
s´agit de découvrir une écriture poétique novatrice qui puisse inaugurer une nouvelle
histoire. D´où, dès 1908, la multiplicité impressionnante des travaux, des
perspectives de recherche en musique, en peinture, en sculpture et bien sûr en
poésie , mais aussi des contacts intellectuels qui occupe Pound pendant les années
de gestation du « long poème nouveau, vraiment LONG, sans fin
».
Pendant ces années, visiblement, la liberté critique est totale, quasi
anarchique (même si une cohérence est bel et bien recherchée). « Si un livre nous
révèle quelque chose dont nous n´étions pas conscients, écrit Pound dans un de ses
premiers essais, il nous nourrit de son énergie ; s´il ne nous révèle rien
d´autre que le fait que son auteur savait quelque chose que nous savions, il nous retire
de l´énergie ». Il importe d´aller vers des uvres qui nous communiquent une
force, et de trouver soi-même les mots « capables d´émettre cette énergie à une
très haute fréquence ». Deux découvertes majeures
permettront justement à Pound d´écrire le « long poème nouveau » :
celle des troubadours (faite dès son adolescence), et celle de l´écriture poétique
chinoise. L´histoire de cette dernière découverte est connue : un jour de 1913, la
veuve d´Ernest Fenollosa spécialiste de littérature chinoise - lui confie les
archives de son mari dans lesquelles il se plonge. Il en extraira un essai très important
pour le développement de sa propre écriture : Le caractère écrit chinois,
matériau poétique, essai qui peut être lu comme l´art poétique de Pound
lui-même. On y retrouve surtout la plupart des « motifs » qui alimentent
l´écriture des Cantos : recherche d´une langue poétique universelle
passant par une combinaison de plusieurs langues et signes (et au long des années de plus
en plus d´idéogrammes chinois, pour souligner l´émergence d´une parole autre) -,
amour de la nature que la poésie asiatique exprimerait davantage, et surtout conception
d´une écriture dynamique et vivante, capable de représenter ou plutôt de laisser
surgir la vie du monde de laquelle les sociétés modernes
d´Europe mais surtout d´Amérique se sont détournées. Il y va en effet
d´un renouveau culturel : pour Fenollosa, écrit Pound, l´exotique était un
« moyen de développement » - « Il avait en vue une renaissance
américaine ». Ironie de l´Histoire : Pound devra fuir l´Amérique pour
travailler à cette renaissance, avant tout sur le sol italien, mais avec en tête la
Provence et la Chine, des cultures autrefois vivantes et rendues mortes par les érudits.
Revenir à elles, c´est les raviver, les retraduire en révélant toute la puissance de
leur poésie, quitte à être critiqué par les universitaires.
Une idée fondamentale que Pound découvre chez Fenollosa : « Les
relations sont plus importantes et plus réelles que les choses qu´elles
relatent ». Le poète cite aussi Aristote : « La perception aiguë des
relations est la marque du génie ». Toute l´entreprise des Cantos découle
pratiquement de ces deux maximes. L´idéogramme nouveau, comme le chinois, doit
coordonner des réalités diverses, de temps et de lieux variés, et provoquer en même
temps une sensation inédite de la beauté du monde, d´où l´apparition récurrente de
paysages dans les Cantos, directement inspirés de poèmes chinois :
Derrière la colline la
Cloche d´un moine dans le vent.
Voile unique en Avril ; retour, Octobre peut-être
La barque s´efface, d´argent ; lente ;
Éclat du soleil sur le fleuve.
Ce Canto XLIX affirme une « dimension de la sérénité », et un
« pouvoir de maîtrise sur la bête sauvage ». Le poète hélas se fit
moraliste croyant au renouveau des vertus confucianistes et agitateur. Dès
les années vingt, il se rapproche des thèses fascistes et s´engage en faveur de
Mussolini (« C´est bien simple : je veux une nouvelle civilisation »).
On connaît la suite : son activité culturelle mise au service de la politique, la
détention à Pise après la guerre lors de laquelle il écrit les Cantos pisans,
le procès et l´enfermement en hôpital psychiatrique après le retour aux Etats-Unis.
Les Cantos témoignent de cette évolution : l´idéogramme poétique se
transforme peu à peu en un prêche obsessionnel d´idéaux économiques et politiques
parfois délirants, et souvent incompréhensibles.
Mais s´arrêter là, sur un échec, serait insuffisant. Si Pound a échoué
les derniers Cantos sont des ruines figurant ce constat -, il reste que les
énergies premières qui ressurgissent constamment dans son epos sont primordiales pour
qui veut comprendre la poésie américaine du vingtième siècle (les uvres de
William Carlos Williams ou de Charles Olson par exemple), mais aussi l´apparition d´une
écriture poétique de langue française qui s´en inspire fortement. La présente
réédition
des Cantos nous fait découvrir cette descendance dans une nouvelle annexe où sont
réunis des textes de Michel Butor (le premier auteur français à s´être vraiment
intéressé à Pound), de Paul Louis Rossi, d´Yves di Manno, et des poèmes de Cholodenko
et d´Auxeméry. Dépassant le lyrisme d´un moi fermé à la communauté, retranché dans
son écriture personnelle, les Cantos auraient permis à tout un courant actuel de
la poésie française d´ouvrir un nouvel espace de sensation et de vie : « Le
poète s´est effacé au profit de tous ceux qui avant lui parlaient déjà en son
nom : à son tour il parle par leur bouche, et c´est dans cette polyphonie de voix
antérieures et étrangères qu´il trouve enfin le lieu de sa propre parole ».
Laurent Margantin
(Article paru dans la Quinzaine littéraire, numéro 826, mars 2002)
Les Cantos d´Ezra Pound, traduit de
l´anglais (Etats-Unis) par Jacques Darras, Yves di Manno, Philippe Mikriammos, Denis
Roche, François Sauzey, Flammarion, 980 p., 26
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Ezra Pound
Neptune surgit,
son esprit bondissant
comme les dauphins.
Ces
concepts l´esprit humain les a atteints.
Pour
créer le Cosmos --
Accomplir
le possible
Muss.,
détruit pour une erreur,
Mais
les annales
Le palimpseste
une
lueur infime
dans les infinies ténèbres
cuniculi
Un
vieux « timbré » mort en Virginie.
Des
jeunes mal préparés, croûlant sous les annales,
La
vision de la Madonna
au-dessus
des mégots de cigare
et
surmontant le portail.
« Avons
fait des tonnes de lois »
(mucchio di leggi)
Litterae
nihil sanantes,
de
Justinien
une
masse de travaux inachevés.
J´ai
apporté la grande boule de cristal ;
qui peut la soulever ?
Qui
saura s´infiltrer dans le gland de lumière ?
Mais la beauté n´est pas la folie
Même
si mes erreurs gisent et mon naufrage autour de moi.
Et je
ne suis pas un demi-dieu,
je
n´arrive pas à faire tenir l´ensemble.
S´il
n´y a pas d´amour au foyer rien n´est possible.
La voix
de la faim ne s´était pas fait entendre.
Comment
la beauté vint-elle à l´encontre de cette noirceur,
la
beauté par deux fois sous les ormes
Sauvés par
les écureuils et les geais ?
Extrait du
Canto CXVI, p.817
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